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LE CONTE DU GRAAL (1) de CHRETIEN DE TROYES
AU NOM DE LA MERE

 

"LA VEVE DAME DE LA GASTE FOREST SOUTAINE"

Chacun sait que le héros du Conte du Graal ne découvre son nom, Perceval le Gallois, qu'assez tard dans le récit, après seulement avoir rencontré le Roi-Pêcheur. Or de l'aveu du conte lui-même, le nom est de toute première importance car il est hautement signifiant :

      "Par lo sornon conoist l'ome", ( v. 526 ) ( 1 )
dit sa mère au jeune homme alors qu'il est sur le point de la quitter. 
En fait, normalement, dès son baptême, un enfant possède un nom qui lui est propre et qui l'individualise ; il existe déjà par lui-même aux yeux des hommes comme de Dieu.
Lorsque le conte présente le garçon pour la première fois, ce matin de printemps où il décide d'aller au col de Valdone, il l'appelle :
      " ... li filz a la veve dame
      De la gaste forest soutaine" ( v. 72-73 ).
Si le héros n'a pas de nom qui lui soit propre, l'expression référentielle qui l'identifie contient un prédicat relationnel familial ; il tire son identité de sa seule relation avec l'un de ses géniteurs. Et cette relation est de dépendance. Dépendance naturelle certes, mais très étroite ; en fait la plus étroite qui soit puisqu'on lui doit la vie. Mais avec le temps, cette dépendance est appelée à évoluer ; l'enfant devient un adulte autonome ; il se fait un nom. Or l'expression référentielle qui désigne notre héros le saisit à un moment de sa vie où ce privilège très ordinaire lui est encore refusé.
Pour corser l'affaire, le conte fait du héros le fils non pas de son père, mais de sa mère, une femme. Or dans la société du temps, un enfant mâle de sa condition tire son identité de son père. A son âge, celui où l'on peut partir seul à la chasse, un garçon normalement n'est plus l'enfant de sa mère ; il y a déjà longtemps que son père l'a arraché au monde des femmes pour le prendre en main et l'initier à celui des hommes, le seul qui compte, avant de l'expédier dans une cour princière pour qu'il y achève son éducation d'homme. Certes, la femme dont dépend notre héros n'est pas n'importe quelle femme ; c'est sa mère ; elle ne peut vouloir que son bien. En fait c'est une circonstance plutôt aggravante, car par définition pourrait-on dire, une mère, parce qu'elle écoute son coeur de mère, est bien peu susceptible de connaître le bien d'un fils ; et elle l'est encore moins quand il s'agit d'un fils unique qui a survécu en bas âge à la mort tragique de ses deux aînés. 
Par conséquent, l'expression qu'utilise le conte pour désigner le héros est doublement anomale. Elle lui refuse l'individualité après le seuil de la naissance et l'enferme dans l'univers maternel comme si le cordon ombilical n'avait jamais été coupé. 
En vérité, comme nous nous trouvons au tout début du conte, nous pouvons penser que rien n'est joué et que nos craintes se nourrissent plus de potentialités que de fatalités. Mais assurément, le rôle de la mère sera des plus importants puisque le conte fait d'elle dans l'expression qui identifie son fils, le héros du conte, le pivot référentiel. C'est pourquoi nous nous intéresserons au nom de la mère ; cette mère n'est pas n'importe quelle femme ; son nom ne comporte pas moins de huit mots dont cinq morphèmes lexicaux : "la veve dame de la gaste forest soutaine".

 

LE SILENCE DE LA VEUVE 

D'abord, une évidence : si le fils tire son identité de sa mère, cette dernière ne tire pas la sienne de son fils ; son nom ne dit pas qu'elle est sa mère ; il ne dit même pas qu'elle est mère. Ce silence a pour effet d'affirmer son autonomie par rapport à son fils. Si son fils dans l'expression qui le désigne n'existe que par elle, la réciproque n'est pas vraie. Le résultat est que le couple n'est pas enfermé dans un tête à tête sans issue et monstrueux, comme ce serait le cas si le conte dans une espèce de mise en abîme parlait du "fils de sa mère" ou de "la mère du fils de la mère". Cette femme n'est pas que la mère de son fils.
Elle est veuve. Alors que sa maternité ne figure pas dans son nom, sa qualité de veuve en est le premier élément. Cette qualité confirme son autonomie par rapport à son fils en la détournant de ce dernier pour l'orienter vers un troisième personnage, un mari. On apprend par la suite que la Veuve Dame porte toujours le deuil de son époux : 

      "Et je ai vie molt amere
      Soferte puis que il fu morz". ( variante, p. 56 )
Par ailleurs, le veuvage inscrit dans le nom et donc connu de tous ceux qui ont affaire à elle ( à l'exception notable de son fils qui ne l'appelle certainement pas la Veuve Dame ), affirme bien haut la légitimité de son union avec le défunt : le mariage était une communauté de sentiments reconnue par les hommes et sanctionnée par Dieu . Du coup aussi, le conte dit que le fils est un enfant légitime et lui reconnaît son droit à l'existence et une place dans la société, celle que lui apporte son lignage.
Le veuvage donne à cette femme un passé légitime. Sa vie n'a pas commencé avec la naissance de son fils ; un homme, pour lequel elle nourrissait un amour non pas de mère mais d'épouse, y était déjà entré. 
Cela veut dire aussi que l'épouse a précédé la mère. Or celle-ci ne peut en droit annuler la première ; elle ne le ferait que dans une sorte de mainmise illégitime. L'épouse a des devoirs à l'égard de son mari en particulier en ce qui concerne les enfants mâles, et cela même s'il est décédé. Par conséquent, le veuvage ne l'affranchit pas complètement de la tutelle maritale et ne fait pas d'elle une femme libre de décider de l'avenir d'un fils, qui est celui de son mari avant d'être le sien. Tout cela fait de la Veuve Dame l'un des pôles du triangle d'une famille nucléaire, les deux autres étant son mari et leur fils; Le veuvage ne fait pas forcément du couple mère/fils une famille monoparentale. 
Mais le conte décide de ne pas s'ouvrir sur l'histoire de ce mariage et de ce veuvage pour les reléguer dans le silence d'un passé indéfini. Il débute donc sur l'évocation du matin d'une belle journée de printemps : 
      "Ce fu au tans qu'arbre florissent,
      Foillent bochaische, pré verdissent
      Et cil oisel an lor latin
      Docement chantent au matin..." ( V. 67-71 ).
C'est un jour de fête plein de douceur où la nature célèbre sa renaissance après la mort d'un hiver qui a dû être long et rude dans cette contrée reculée et montagneuse ; mais de l'hiver précisément, le conte ne parle pas non plus, comme si l'arrivée triomphante du printemps avait le pouvoir magique d'en effacer le pénible souvenir. D'entrée de jeu, le conte présente le héros du conte. Mais c'est déjà un jeune homme en âge de porter les armes. 
Tout se passe comme si le conte en choisissant de démarrer un matin du "premier temps", premier matin du monde, choisissait de ne regarder que le présent d'un jeune homme qui a toute sa vie devant lui, au détriment du passé de la Veuve Dame. Le conte, en parlant du "filz a la veve dame de la gaste forest soutaine", lie étroitement l'un à l'autre deux personnages mais ne les fait pas vivre dans la même temporalité : le temps de la mère veuve, ancré dans le passé même s'il n'est pas dit, n'est pas le temps du fils. Et en commençant ce premier matin du monde, il privilégie assurément celui-ci. La qualité de veuve n'est-elle plus alors qu'une affaire d’Etat civil ? Le passé de la Veuve Dame est-il caduc, nul et non avenu ? Et le disparu qu'évoque le veuvage s'évanouit-il pour de bon ? L'absence pour survivre a besoin d'un visage ou d'une voix qui l'évoque. Le conte en ce début n'apporte ni l'un ni l'autre. 
Mais si l'histoire de ce veuvage est passé sous silence, sa mention a pour résultat de faire du héros un orphelin, non pas parce qu'il a perdu son père, mais parce que le conte dit que sa mère a perdu son mari ; le conte fait mourir un mari, pas un père, sinon il aurait parlé du fils du feu sire de ..., pas du fils de la Veuve Dame. Dans le triangle familial, le pôle marital déjà laissé dans le non-dit, perd cette fois sa qualité paternelle. L’a absence du père en ce premier matin du monde est en réalité une absence de père. Un mari évoqué seulement en creux, un père réduit au silence, la chasteté impliquée par le veuvage, tout cela fait de la Veuve Dame quelque chose comme une vierge-mère, et de son fils, fils de sa seule mère, un garçon en état de déshérence lignagère. Cela est si vrai qu'on comprend que durant son enfance, pas une seule fois il n'a posé de questions sur son père, ce qui eût contraint sa mère, sous peine de mentir, à briser son silence. De plus, même quand le fils de la Veuve Dame veut devenir chevalier, ce n'est pas pour imiter son père dont il n'apprend l'existence qu'après coup et pour qui il ne montre alors aucun intérêt. Le conte met en scène une mère qui cache son passé et un fils qui ne s'y intéresse pas.. Dans le contexte féodal, où un enfant mâle tient son identité et sa place dans l'ordre du monde du lignage transmis par son père, ce garçon est une source d'interrogation 
La Veuve Dame est la seule personne sur le terroir qui puisse évoquer son mari disparu, le délivrer de son silence, lui donner la parole pour établir une ligne de communication avec son fils. C'est même son devoir dans une société qui magnifie la filiation et le lignage paternels. Or on apprend bientôt que le garçon a bien un père, un chevalier de haute naissance, mais que sa mère a caché à son fils afin que celui-ci ne devienne pas chevalier à son tour. La chevalerie, aux yeux de la Veuve Dame, est le mal suprême qui a condamné son mari et sa famille à l'exil et qui a entraîné la mort de ses aînés. D'une manière générale, elle est la source de tous les maux dont peut souffrir le monde : les chevaliers tuent tout ce qu'ils touchent, dit-elle à son fils. 
A quoi la Veuve Dame tourne-t-elle en réalité le dos ? Quelle était la situation du père du jeune homme avant sa chute et sa fuite en exil ? Ce qu'en dit la Veuve Dame est fragmentaire mais permet de s'en faire une idée. On comprend qu'il vivait dans l'entourage du roi Uter Pandragon, le père du roi Arthur. Mais de haut lignage, ce ne pouvait être sa créature, quelqu'un que ce roi aurait tiré du néant social et qui tout naturellement y serait retourné à la mort de ce dernier ; il ne pouvait devoir sa valeur et son courage qu'à une illustre naissance :
      "N'ot chevalier de si haut pris
      Tant redoté ne tant cremu,
      Biauz filz, com vostre peres fu
      En totes les illes de mer." ( v. 388-391 )
Voilà des qualités qu'il n'appartient à aucun roi de conférer. Si ce seigneur reconnaissait l'autorité d'un roi, ce ne pouvait qu'être celle d'un "primus inter pares" ; l'hommage n'est pas servile ; il est le fait d'un homme libre ; entre le prince et ses barons, il règne une égalité ontologique. Mais vivant à la cour d'Uter Pandragon, fût-ce par intermittence, il lui a bien fallu se plier aux façons et à l'éthique de cette société, ce qui implique une perte d'autonomie. Cette perte cependant ne pouvait être totale au point de faire de lui le client d'un patron en raison de l'assise sociale et du prestige que lui donnait sa naissance et qui sont indépendants du monarque. En revanche la proximité du roi ne va pas sans de gros avantages ; la participation effective au pouvoir, quelle qu'en soit la forme, influe forcément sur le prestige et la richesse ; la Veuve Dame ne parle-t-elle pas de
      "Ses granz avoirs, ses granz tressors,
      Que il avoit come prodom" ? ( v. 410-411 )
De toute évidence, elle ne fait pas allusion au patrimoine qu'il aurait reçu de ses ancêtres, mais aux biens qu'il a acquis par sa valeur. Ces biens sans aucun doute pour la plupart fonciers, il ne les a pas achetés sur un marché qui n'existait pas. Il ne les a pas arrachés par le seul droit du plus fort non plus : un "prodom" n'est pas un prédateur ; et la propriété d'une terre doit être reconnue par le suzerain. Autrement dit, "ses granz avoirs" , il les a reçus de qui avait le pouvoir politique et économique de lui en conférer la légitime propriété, sous la forme de fiefs pour ce qui est des terres ; ce ne pouvait être que le roi à la cour duquel il vivait. Ajoutons que ces fiefs même concédés à charge de certains services ne l'étaient pas à titre précaire et contribuaient ainsi à l'autonomie sociale et économique de leur titulaire. De fait, accéder à des fonctions importantes à la cour est le meilleur moyen de perpétuer son lignage.
La vie à la cour d'un roi lui apportait encore une vie de relations entre pairs d'une intensité et d'une qualité introuvables ailleurs alors que c'est le sel de la vie humaine qui vous distingue des hommes des bois. Mais entre pairs, la concurrence peut être redoutable, bien plus que dans une société hiérarchisée où chacun connaît sa place et borne en conséquence ses prétentions. La cour intègre chacun dans un réseau de solidarités fondé sur l'hommage qui comporte des devoirs nécessairement réciproques et l'observation de règles communes qui, en particulier, ont pour objet de régler et limiter la violence en son sein ; ce réseau, en domestiquant la violence en son sein sous l'autorité du, suzerain garantissait la paix et la justice pour ses membres, tout en détournant vers l'extérieur la recherche de l'aventure et le risque de la violence sans frein. Le père du jeune homme appartenait donc pleinement au monde de la féodalité qui rassemble une élite sociale toujours menacée d'émiettement et travaillée par des rivalités en l'absence d'un pouvoir central qui confisque le monopole de la violence. D'un côté, il tirait bénéfice de tous ces avantages. D'un autre, il liait sa survie politique voire physique à la couronne et aux fluctuations dynastiques ; la perte d'autonomie qui en résultait s'est révélée une source d'extrême vulnérabilité.

C'est à tout cela que tourne le dos la Veuve Dame lorsqu'elle décide de s'installer au milieu de la Gaste Forêt. A la vie de cour, elle préfère la retraite, à une société de pairs une société pyramidale dont elle occupe le sommet, au réseau de solidarités l'isolement et l'autarcie. Elle abandonne la sphère publique et se retire dans sa sphère privée, ce à quoi s'est refusé son mari qui a envoyé ses deux grands fils dans des cours royales. Au manoir, son sort social et économique ne dépend que de ses efforts et de la sagesse de ses décisions, et non plus des fluctuations politiques et dynastiques d'une cour royale dont elle est désormais séparée par toute l'épaisseur de la gaste forêt. Ce repliement sur la vie privée intègre chambrières et herseurs dans la même intimité : ces derniers partagent son secret comme le feraient de très proches familiers. et ce renfermement culmine en exacerbant ses rapports avec son fils réduits à un tête-à-tête exclusif mère/fils, aux dépens du lignage paternel qui, lui, comporte une dimension politique. Le manoir de la Veuve Dame, c'est la promotion de la cellule nucléaire, voire de la famille monoparentale. La Veuve dame n'a plus besoin d'un pouvoir politique pour assurer l'avenir de son domaine. Ou plutôt, la politique est réduite à sa plus simple expression : la maternité et le mode de vie agricole sont directement traduits en un système de pouvoir où tout se donne pour simple et transparent. La maîtresse du manoir n'est qu'un agent de la nature chargé de la bonne éducation de son fils et de la bonne exploitation de son terroir. 

Si la féodalité implique l'impuissance de l'autorité royale qui ne jouit plus du monopole de la violence, grâce au lien vassalique, elle garantit cependant un minimum d'unité politique. Ce lien minimal, la Veuve Dame l'a rompu. Sa situation d'isolement et d'autosuffisance est celle de l'état maximal d'éparpillement d'une société qui s'est défaite. Son domaine, qui du temps de son mari, n'était qu'un insignifiant fragment dans une vaste aire politique, est désormais tout l'horizon. elle ne se reconnaît d’intérêts communs avec personne au-delà de la forêt. enfin, si la féodalité est une affaire d'aristocrates, la Veuve Dame, de par l'absence de pairs et la proximité des herseurs se trouve comme dé-aristocratisée : son autorité est celle avant tout celle d'une mère et d'un chef d’exploitation agricole ; et l'avenir qu'elle promet à son fils est celui d'un gentleman farmer ! Le terroir et son manoir ne sont pas une seigneurie, mais un simple domaine.

Alors que son mari incarne un mouvement qui rapproche les membres de l'élite sociale pour les faire vivre ensemble, elle incarne un mouvement opposé, centrifuge, dont le point d'aboutissement final, dans sa logique, serait la coexistence d'une poussière de micro-sociétés étrangères les unes aux autres et éparpillées aux quatre coins d'un espace qui aurait perdu toute unité. Ce mouvement, dans le conte, est une réaction, le prolongement d'une fuite, un refus comme si la force de rassemblement était première, naturelle, bonne. Et c'est vrai qu'aux yeux d'un moderne, elle se confond avec le mouvement de la civilisation. Dans l'utopie agreste et sylvestre de la Veuve Dame, on peut voir une régression de la civilisation.

La réaction de la Veuve Dame s'explique : on comprend que la mort du roi Uter Pandragon est suivie d'une période d'anarchie et de subversion. Le système dont il était la clef de voûte est mis, littéralement, sens dessus dessous. L'injustice triomphe sur la justice : "enor" et "proesce" ne sont tenues pour rien, tandis que "malveistiez", "honte" et "paresce" sont récompensées ; celui qui, "com prodom", a accumulé "granz avoirs" et "granz tressors" tombe "en grant provreté" ; "apovri et desserité/Et essillié furent a tort/Li gentil home". Et une orgie de violence succède à la paix ; elle frappe les riches comme les pauvres ; "essilliés" sont les hommes comme les terres. Les liens personnels et les réseaux de fidélité se défont dans un sauve-qui-peut et un chacun-pour-soi sans gloire : dans ce naufrage, le mari de la Veuve Dame ne trouve son salut que dans la fuite et l'exil. 

C'est, pour la Veuve Dame, une faillite totale qui condamne sans appel un ordre féodal où désormais "Les angles ... ocient quant qu'il ataignent". Et son mari a perdu bien plus que la vie courtoise ne lui a jamais donné : l'honneur, reconnaissance sociale de la valeur, la santé, ses deux aînés et finalement sa propre vie. C'est pourquoi, comme le juste se retire sur la montagne la plus inaccessible tandis que la colère divine frappe les méchants qui voulaient sa mort, elle décide de s'installer "ici en ceste foret gaste" pour y fonder une sauveté qui prend le contre-pied de l'ordre féodal et de ses valeurs courtoises et chevaleresques. Mais c'est oublier que "lo bon roi Artu", comme elle le qualifie elle-même, a mis fin à ce qui en définitive n'étaient pas une apocalypse mais des désordres passagers, un hoquet du système qui a trouvé en lui la force de les surmonter pour rétablir paix et justice et rassembler à nouveau ceux qu'une violence aveugle avaient dispersés.

 

L'IMPUISSANCE DE LA VEUVE

Mais, cette mère est rattrapée par son passé d'épouse loyale quand son fils, après avoir rencontré des chevaliers dans la forêt, exprime sa volonté de devenir à leur exemple chevalier. Elle rentre dans le rang : pour elle, cet événement n'a finalement rien de fortuit ; elle le redoutait, et elle n'a pas le pouvoir de s'opposer à ses conséquences. Il appartient à l'ordre des choses et dépasse la volonté des individus. Il la rappelle à ses devoirs d'épouse dont la fin est de préserver au travers des intérêts du mari, un ordre social fondé sur la filiation paternelle. Aussi collabore-t-elle aux préparatifs de son fils pour se faire armer chevalier alors qu'elle aurait pu se laisser sombrer dans le refus définitif de la folie comme le redoutaient ses herseurs. Elle ne se contente pas non plus de passivement le laisser partir. Elle le prépare matériellement et moralement à son voyage, à son coeur défendant certes, mais comme elle l'avait déjà fait pour les deux aînés. Et si elle meurt, sacrifiée "au chief do pont", c'est mission d'épouse accomplie. 

Ainsi, la Veuve Dame a beau avoir eu gratté son passé sur le parchemin de sa vie pour essayer d'écrire après la mort de son mari, une nouvelle histoire pleine de vie et de douceur, il est inexorablement remonté à la surface comme elle l'avait toujours craint . Et il consiste moins dans un mari défunt dont elle chérit le souvenir que dans un ordre des choses qu'elle tient en horreur mais qui est inscrit dans les êtres. 

Ce passé, dans ce qu'il a d'événementiel et de contingent, n'est pas celui de son fils. Celui-ci ne part pas pour accomplir la volonté paternelle, ou venger son père, ou encore réussir là où ce dernier a échoué. C'est pourquoi, la découverte dans la forêt n'annule pas le veuvage et le silence maternels ; elle ne rétablit pas la ligne de communication entre le père et le fils. La perte du père menace la continuité et la stabilité de l'ordre social courtois qui repose sur la filiation et le lignage paternels. Le père n'est plus là pour préparer son fils à prendre sa place dans la société chevaleresque ; et les "amis" que mentionne la Veuve Dame, eux aussi disparus, n'ont pu prendre le relais. 

Mais la rupture n'a pas été totale, puisque le vallet avait la vocation chevaleresque dans la sang, mémoire ineffaçable, fût-elle en veilleuse, de l'ordre du monde ; au grand dam de la mère, elle ne pouvait qu'être activée par tout contact avec la chevalerie. Mais là où le père ou toute autre personne autorisée par l'ordre social, aurait assuré une transmission régulière et suivie dans le cadre d'une patiente éducation qui lui donne la maîtrise de soi et des choses, la rencontre des chevaliers, dans sa brutalité, surprend un jeune garçon qui n'y a pas été préparé et qui est incapable d'évaluer sa découverte justement. Le conte dit que lorsqu'il quitte le manoir pour la cour du roi Arthur, son cheval l'emporte

      "Parmi la grant forest oscure" ( v. 594 ).
Ravi, ensorcelé par une vision lumineuse, il est aussi aveugle. Ainsi, incapable de mesurer ses actions et leurs conséquences et dénué donc de tout sens moral, il laisse dans son sillage une mère moribonde, une jeune fille noble déshonorée dans les mains d'un maniaque et, après avoir quasiment pris d'assaut la cour d'Arthur, un Chevalier Vermeil décervelé et dépiauté comme du gibier ; mais cela, il ne le voit pas. Le gentil garçon, qui ne se possède plus, est devenu un fauve, un tueur fou. C'est Gornement qui, en faisant son éducation de chevalier, tant militaire que morale, fera de lui un être responsable.

Et pourtant la Veuve Dame dans les jours qui précèdent son départ du manoir lui donne, comme dans un cours de rattrapage intensif, les rudiments d'une éthique qui anticipe celle de Gornement. Mais, bien que le vallet s'engage à suivre les conseils de sa mère, c'est en vain ; pis, le vallet se recommande de ces conseils mêmes pour violenter voire violer la jeune fille dans la forêt. La parole de la mère est impuissante à contenir la violence du possédé. Femme, une mère ne reçoit pas de l'ordre du monde l'autorité sacramentelle qui est nécessaire pour assurer l'éducation chevaleresque de son fils. Il faut bien comprendre, comme le montre Gornement, que l'éducation militaire, qui initie à une forme spécifique de la violence, ne va pas sans l'éducation morale qui met en place des mécanismes pour la bloquer dans certaines situations ou éviter une montée incontrôlée aux extrêmes de la lutte à mort. Ces valeurs chevaleresques ne sont pas simplement des prescriptions qui n'auraient d'existence que dans l'ordre moral, mais une forme de pouvoir en soi ; elles constituent une force qui moule individu et société ; en organisant la réalité, elles induisent des comportements. Seules les personnes que l'ordre social, ici un chevalier de haute stature, ont l'autorité charismatique, le pouvoir sacramentel de les transmettre comme un père transmet son sang. Le silence de la mère, de ce point de vue est alors une prudence requise par l'impuissance du veuvage : elle n'avait guère le choix qu'entre se taire ou faire de son fils une brute. Le veuvage, redoublé par la disparitions des "amis" de son fils, laisse la mère dans l'incapacité d'élever son fils en chevalier. Dans la société chevaleresque, la famille monoparentale, quand elle se réduit au couple mère-fils, est dysfonctionnelle ; elle ne peut pas remplir sa fonction. De ce point de vue, le silence de la Veuve Dame paraît moins une faute qu'une nécessité. Et celle-ci a pris le parti, non seulement de se taire, ce qui serait uniquement négatif, mais encore d'intégrer son fils dans une société non-chevaleresque qui tourne le dos à la violence des hommes sur les hommes, pour faire de lui un Gallois. Tenant en horreur la violence et incapable de le préparer à exercer humainement le métier des armes, elle a choisi de l'orienter vers le service de la terre qui nourrit des hommes. 

Ce faisant, incontestablement, la Veuve Dame féminise son fils car ce service met en valeur des traits qui passent pour féminins : la fonction nourricière, le travail patient et bien fait, la prévoyance, l'économie, une vie régulière et paisible. Au contraire sont réputés virils le combat où l'on brûle d'un coup toute son énergie, le mépris du risque et du calcul, le goût de l'aventure qui vous jette toujours sur de nouveaux chemins, la recherche de l'exploit. Ces traits féminins caractérisent aussi ce qui relève de l'intendance qui, dans une société aristocratique, est par essence serve, pourvoyeuse de ressources au service d'une libéralité et d'une ostentation qui exigent toujours plus. 

Or le fils de la Veuve Dame est un mâle, et de la race des seigneurs. Le projet de la mère va contre sa nature et l'avilit ; il ne peut faire de lui qu'une espèce de monstre, un boeuf sous le joug et qui tire la herse quand il a vocation d'être taureau et de manier la lance. Il ne peut être indifférent que le conte fasse mettre pied à terre le vallet, et cela sans même que celui-ci s'en rende compte alors qu'il avait pris la ferme décision d'aller au champ d'avoine, pour le montrer en train de s'entraîner au javelot, exercice où il excelle d'emblée comme s'il avait cela dans le sang ; c'est la vraie nature du jeune homme qui, en dépit du projet de la Veuve Dame, prend le dessus et le conduira à se révolter contre sa mère . 

Le veuvage dans la société féodale est une maladie sociale parce qu'il interdit une intégration harmonieuse et respectueuse de l'ordre du monde d'un orphelin abandonné à sa seule mère. Il est un obstacle à la continuité entre générations en favorisant détournement lignager et avilissement, et en ne permettant pas la transmission des valeurs sociales et éthiques nécessaires pour éduquer un sang généreux.

 

LA DAME DU MANOIR 

La mère du jeune homme est qualifiée de "dame" ; elle est donc noble, et toute retirée qu'elle soit au milieu de la forêt, elle ne se confond pas avec les paysans qui peuplent le terroir. Elle est née noble et était l'épouse d'un seigneur ; faisant l'éloge de ce dernier auprès de son fils, elle lui dit :

      "De ce me puis je bien vanter
      Que vos ne descheez de rien
      De son lignaige ne do mien ;
      Que je sui de ceste contree,
      Voir, des meillors chevaliers nee.
      Es illes de mer n'ot lignaige
      Meillor do mien en mon aaige." ( v. 392-398 )
Tant donc du côté de son père que de celui de sa mère, le jeune homme descend de la meilleure noblesse. Le mot "lignaige" revient deux fois ( et même trois fois si l'on compte "do mien" ) dans la bouche de la Veuve Dame. C'est que la réalité biologique est le support d'un patrimoine non seulement social mais aussi moral. "La noblesse, écrit André Vauchez, est une qualité magique liée au fait de la haute naissance. Dans la mentalité commune, la noblesse est vue alors comme un ensemble de dons physiques et moraux qui constitue une sorte de charisme" (2). Et si la Veuve Dame rappelle à son fils cet illustre patrimoine lignager juste après avoir évoqué la déroute politique de son mari et ses humiliations, c'est qu'à ses yeux il survit à tous les revers de fortune que peut traverser une famille. Il n'est donc pas étonnant que le jeune homme, bien qu'il n'ait pas connu son père et ait été élevé dans l'ignorance des chevaliers veuille à son tour en devenir un dès qu'il apprend " lor afaire ... et lor estre" : bon sang ne saurait mentir. Ce n'est pas une affaire d'éducation mais de naissance. En effet, confirme sa mère à son plus grand regret :
      "Chevaliers estre deüsiez..." ( v. 384 )
Certes la veuve dame n'habite pas dans un palais ni dans une forteresse, mais pas non plus dans une cabane de paysan ; elle réside dans un manoir entouré d'un fossé et auquel on accède par un pont : le conte ne mentionne aucun autre bâtiment sur le terroir car c'est le seul qui se distingue par ses dimensions, son dessin et sa fonction : c'est le siège de la Dame ( domina ), celle qui détient le monopole de domination sur le domaine. Car ce manoir appartient à la Veuve Dame ; le conte dit en effet que le jeune homme
      "Ors do menoir sa mere issi". ( v. 78 )
De cette bâtisse fermée par un fossé, on ne la voit, elle, pas sortir ; même quand elle salue son fils qui la quitte, elle ne va pas au-delà du pont. On ne la voit pas dans la forêt, pas non plus dans les champs. Et pourtant tout lui appartient dans le terroir environnant : les champs, le travail des animaux et celui des hommes. Quand le jeune homme se lève ce matin de printemps, 
      "... (il) pansa que veoir iroit
      Hercheors que sa mer avoit
      Qui ses avaines li erchoient." ( v. 79-81)
L'accumulation si rapprochée du verbe "avoit", de l'adjectif possessif "ses" et du pronom "li" ne laissent aucun doute : elle est la maîtresse, quelle que soit la forme juridique de ses droits sur la terre et le travail des hommes. Les paroles que le conte place dans la bouche du fils de la Veuve Dame quand il s'adresse aux chevaliers et leur montre le col de Valdone, le confirment :
      "La sont li ercheor ma mere
      Qui sa terre sement et erent." ( v. 354-355)
Est-elle propriétaire des attelages de boeufs ? Le conte est ambigu, car c'est des herseurs qu'il dit : 
      "Bues .X. et .V. erches avoient." ( v. 82 ) 
Mais ce qui est sûr, c'est que comme les paysans, eux aussi travaillent pour la Veuve Dame. Noble et propriétaire de la terre, cette dernière se trouve donc à la tête d'une entité économique dont elle a la pleine responsabilité. 

Ce qui est remarquable aussi, c'est le sens que le conte semble donner à l'exploitation de ce terroir; il donne de la Veuve Dame l'image d'un entrepreneur. Normalement, un seigneur tire un revenu de son fief de diverses manières ; il peut en exploiter directement une partie des terres, confier le reste à des paysans contre paiement, lever des taxes ou percevoir des péages. Ces revenus pour l'essentiel ne seront pas réinvestis dans le développement économique du fief, leur source. Le seigneur a des besoins plus pressants : tout ce qui est nécessaire à sa survie tant sociale que politique dans un monde où la compétition est féroce. Autrement dit, le fief n'est pas exploité dans une logique économique qui n'aurait d'autre fin que son développement économique aux dépens de toute autre considération.

La Veuve Dame, grâce au glacis que constitue la Gaste Forêt, n'est en compétition avec personne : en conséquence, pas de forteresse à munir, de féaux à équiper pour la guerre, à régaler et à récompenser, de service dû à un suzerain, de dépenses de prestige de toute nature à financer. Mais que fait-elle alors des revenus de son terroir, aussi modestes soient-ils ? Quels revenus ? Le conte n'est pas un livre de comptes. Ces revenus, une partie au moins, sont de l'avoine. Elle est consommée par le terroir puisqu'il vit totalement isolé. Il ne pratique pas le commerce, pas même le troc. Consommée par qui ? Les habitants du terroir sans doute, puisqu’au Moyen Age, on mange cette céréale en gruau mais aussi sous la forme de pain comme l'atteste le conte lui-même, en particulier là où le blé, plante exigeante, ne pousse pas. Mais l'avoine est aussi une céréale dont on nourrit les animaux comme le cheval de chasse du jeune homme. Et les cinq paires de boeufs ? L'hiver est long ; on doit leur donner du foin certes ; mais cela ne peut suffir si on veut retrouver pour les labours de printemps des bêtes en état de travailler ; il leur faut du grain, de l'avoine par exemple. Au total, dira-t-on que le terroir consomme toute son avoine ?

L'avoine est une richesse. Consommée par les boeufs, c'est une richesse avec laquelle on produit une autre richesse / la force de traction des boeufs, qui elle-même permettra de produire plus que si la charrue ou la herse étaient tirées par une vache ou une mule. L'avoine consommée par les boeufs est un investissement. Un investissement aussi le foin qu'ils ont ruminé, l'étable qui les abrite la nuit ou l'hiver, leur élevage qui a demandé du temps et des soins attentifs, leur entretien qui n'en demande pas moins des bouviers de la Veuve Dame, et bien sûr, les charrues et les herses même si ce sont des produits du terroir. Le fait aussi de permettre à ses paysans de manger à leur faim et de se multiplier, plutôt que de vendre du grain pour acheter des objets de luxe, peut être considéré comme un sain investissement en matière de ressources humaines. Le défrichement et la mise en culture du champ d'avoine est le résultat d'un énorme investissement à l'échelle du domaine. La Veuve Dame en a les moyens parce qu’à la différence d'un seigneur toujours à court de ressources, elle n'est pas prise dans le tourbillon de la compétition sociale et politique.

Quel que soit l'objectif final de la maîtresse du manoir, à supposer qu'elle en ait un, améliorer le sort de ses paysans, augmenter la population de son domaine, répondre à l'injonction divine dans la Genèse peut importe ici, il se trouve qu'elle se plie délibérément et conséquemment, comme en témoigne la persévérance qu'implique son investissement dans cinq paire de boeufs, à la rationalité économique. Il est à noter que celle-ci, en elle-même, ne fixe aucune limite à l'action de la Veuve Dame. Avec le temps, jusqu'où n'investira-t-elle pas ? Toutes choses égales par ailleurs, son domaine est promis à une expansion continue avec pour seule limite matérielle les confins de la Gaste Forêt.

Le seigneur dont nous parlions plus haut, lui, obéit à une autre rationalité, politique. Rationalités politique et économique ne font pas bon ménage. Le politique, toujours bousculé par les événements, se voit refusée la garantie de la durée dans son action ; ses calculs, s'il en fait, sont déjoués et il doit parer au plus pressé pour survivre ; il ne vit guère qu'au jour le jour. Or la rationalité économique pour se déployer est dans la nécessité d'intégrer de la durée et de la stabilité. Les nécessités politiques malmènent ou brisent la rationalité économique par impuissance ou impatience. Par facilité ou désespoir de cause, plus d'un seigneur mange son avoine en herbe, négation de tout calcul économique dans un monde où le présent accapare tout l'horizon et condamne à jouer son va-tout jour après jour dans une logique qui nourrit la violence.

Philippe d'Alsace n'ignore pas la rationalité économique qui permet d'augmenter la matière fiscale, en faisant exécuter de gros travaux d'infrastructure en Flandres; mais en d'autres circonstances, celui dont la générosité est sans limites, fait main basse sur, horresco referens, des biens d'Eglise pour se remettre à flot; expédients et violence se donnent la main.

Il se trouve que la Veuve Dame a, jusqu'à ce jour de printemps, eu pour elle durée et stabilité. Bien sûr, elle est protégée par la forêt des violences politiques extérieures, et des troubles intérieurs par une structure sociale pyramidale qui fixe sans violence sa place à chacun. De plus, elle domine son environnement ; le temps s'écoule régulièrement, les saisons succèdent aux saisons ; et ce printemps ressemble à tous ceux qui l'ont précédé. Chaque saison a ses exigences et ses travaux ; elle peut calculer sans grands risques d'erreur. Il suffit de savoir et de faire ce qu'on a à faire et d'attendre. Dans un tel environnement, la violence n'a aucun sens ; elle ne fera pas pousser l'avoine plus vite ou plus belle. La terre et les saisons sont stables ; elles lui garantissent la sécurité dans son action. la politique, elle, n'apporte en dot qu'un horizon toujours brouillé et la violence.

L'autorité de la Veuve Dame ne se limite pas à mettre à son service la force de travail des hommes et des animaux. En effet, les paysans sont partie prenante dans son effort pour donner à son fils une éducation anti-chevaleresque. D'abord, ils essaient d'éviter qu'il ne fasse connaissance avec la chevalerie :

      "Que destorner l'en cuidoit l'en
      Que ja chevalier ne veïst
      Ne lor afaire n'apreïst." ( v. 314-316 )
Ils n'obéissent pas seulement à un ordre de la veuve dame ; ils savent que s'ils échouaient, 
      "... il vodroit chevaliers estre
      Et sa mere istroit do san" ( v. 312-313 ).
Et lorsqu'ils voient le jeune homme en compagnie des chevaliers,
      "Si tranblerent tuit de paor." ( v. 306 )
Ce n'est pas de ces chevaliers qu'ils ont peur, mais de ce qu'il adviendra du terroir et de sa communauté si le garçon veut devenir chevalier et que sa mère en devienne folle. D'autre part, par leur exemple, ils essaient d'initier le jeune homme à leur "afaire" et à leur "estre" à eux ; et ce matin, cela semble marcher puisqu'au lieu d'aller à la chasse, celui-ci choisit d'aller les voir. Ce n'est pas qu'ils veuillent faire de lui un paysan comme eux ; mais ils voient dans le fils 'lor seignor" qui est appelé à prendre la succession de leur Dame. Ce terroir n'est pas seulement une entité économique. C'est aussi une communauté de destin dont la Veuve Dame est la clef de voûte : il ne survivra dans l'harmonie que si chacun reste à la place qui est la sienne : la dame dirige, son fils s'initie à cette gestion avant de prendre sa suite, les paysans travaillent. Si le fils se rebelle et part, tout s'effondre.

 

LA DAME DU VALLET

Ce matin de printemps, la Veuve Dame est encore la dame de son fils. A peine levé et sans qu'elle n'ait rien à lui dire, c'est au champ d'avoine qu'il décide d'aller ; ses intérêts coïncident bien avec ceux de sa mère. Lorsqu'il se croit agressé par des diables dans la forêt, c'est encore à sa mère qu'il pense : 

      "... 'Par m'ame,
      Voir me dit ma mere, ma dame,
      Qui me dit que deiable sont
      Plus esfraee chosse do mont,
      Et si dist por moi ensaignier
      Que por aus se doit en saignier' " ( v. 108-114 ).
Le garçon fait doublement acte d'allégeance : à la "mere" qui l'a mis au monde, qui l'aime et le nourrit d'une part, et d'autre part à la "dame" qui assure son éducation et qu'il respecte. La Veuve Dame remplit une double fonction que la société féodale normalement divise ; la première est naturelle mais n'a qu'un temps ; rapidement vient celui où on sépare un garçon de sa mère pour l'envoyer apprendre le métier des armes et les valeurs courtoises auprès d'un grand seigneur ; seul un homme peut faire un homme d'un garçon. C'est pourquoi, ce "ma dame" est en porte-à-faux. Le jeune homme ne suit pas un bon maître ; que lui apprend en effet sa dame ? Un comportement d'évitement et de soumission, qui ne surprend pas chez une femme dans la société féodale, mais qui est totalement inadéquat chez un garçon ; il ferait de lui une fille, non pas de sexe bien sûr mais de genre, ce qui est aussi monstrueux. Le jeune homme le découvre d'instinct, car le voilà qui fait volte-face : 
      "Mais ja voir ne m'en seignerai
      Que cest ensaig desdaignerai" ( v. 115-116 ).
Quand on compare l'entière adhésion qu'exprime le possessif redoublé "ma" et le mouvement de recul que traduit le démonstratif "cest", on comprend que quelque chose vient de se briser entre ce fils et celle qu'il appelait quelques instants plutôt sa "mere" et sa "dame". 

Quand le soir le vallet rentre un peu tard au manoir, c'est une mère folle d'inquiétude qui se précipite à son devant. 

      "Car comme fame qui molt aime
      Cort contre lui et si lo claime
      'Biaus filz, biax filz' plus de .C. foiz 
      'Biaus filz, molt a esté destroiz
      Mes cuers por vostre demoree.
      De doel dui estre afolee,
      Si que por po morte ne sui.
      Ou avez vos tant esté hui ?'" ( v. 345-352 )
En vérité ce qui clôt la longue plainte délirante est moins une question qu'une imploration, ce n'est pas le mot "ou" qui est important mais l'adverbe "tant" qui concentre tout l'amour inquiet de cette mère ; et ce qu'il sollicite, c'est un fils qui, sur le même registre exalté, supplie sa mère de le pardonner et proteste de son amour filial. 

En répondant :

      "-- Ou, dame ? je le vos diré," ( v. 353 )
le jeune homme qui garde son sang-froid adopte une tactique... d'évitement. Il ne veut pas non plus faire celui qui se refuse à l'écouter. D'abord, il attrape au vol le mot "ou" pour interrompre les gémissements sans fin de sa mère et pour précisément ne pas avoir à satisfaire son imploration. Ensuite, aux "biaus filz" "plus de .C. foiz" répétés, il répond par un unique et fort sec "dame" : plus d'adjectif possessif qui souligne un rapport étroit et unique, une forme de dépendance ; à l'assujettissement filial, il substitue une relation qui par opposition est égalitaire ; il prétend parler en adulte et non pas en petit garçon. Mais finalement loin de lui faire éprouver sa "molt grant joie", il ne fait que plonger sa mère dans le plus grand désespoir.

Le jeune homme ne veut pas se laisser engluer dans la coulée verbale du sentiment maternel, flux incontrôlé : la mère parle "comme fame qui molt aime", comme pourrait le faire une amoureuse ; elle emmêle dans une terrible confusion des mots deux sentiments, l'amour maternel et l'amour sexuel, qui doivent à tout prix être distingués, sous peine de briser le tabou de la mère incestueuse. La mère en tenant ce langage brouillé, discrédite à l'avance aux yeux de son fils tous les propos qu'elle tiendra sur les chevaliers et sur sa famille ; sa parole, au lieu de clarifier, de distinguer, ne peut plus que semer la confusion. Aussi faut-il faire taire cette sirène, lui confisquer la parole alors même qu'on prétend la faire parler : le mieux est de parler pour elle :

      " ... Ne solez vos dire
      Que li ange Dé nostre sire
      Sont si tres bel c'onques nature
      Ne fist si bele criature,
      N'o monde n'a si bele rien ?" ( v. 357-361 )
Le vallet n'attend pas de réponse à cette question purement rhétorique. Mais sa mère de nouveau le menace d'une nouvelle coulée verbale :
      "Biaus filz, encor lo di je bien,
      Jo di por voir et di encore." ( v. 362-363 )
Aussi bien qu'elle abonde en son sens mais de peur qu'elle ne dise un mot de trop qui trouble la limpidité lumineuse de son propos rapporté ( et aussi parce qu'il est pressé d'annoncer la nouvelle de sa rencontre ), le jeune homme l'interrompt brutalement d'un "Taisiez, mere". 

Bien entendu, quand elle lui dit qu'il s'est probablement trompé sur la nature des êtres qu'il a rencontrés, il s'emporte à bout de patience et de bonne volonté :

      "Non ai, mere, voir non ai, non !" ( v. 373 ) 
La parole de la mère perd toute pertinence du moment que son fils ne l'agrée pas. 

Et pour finir, 

      " 'A mangier, fait il, me donez !
      Ne sai de coi m'araissonez' ..." ( v. 455-456 )
Plus de "dame", plus de "mere" ; c'est quasiment une servante qu'on commande et qu'on accuse de tenir des propos incohérents : elle vient juste de faire le récit de la tragique saga familiale et de dire à son fils qu'il est sa seule raison de vivre. Au cri du coeur divisé d'une épouse et d'une mère répond celui d'un estomac vide. C'est une manière de remettre sa mère à sa place, aux ordres et là où on ne lui demande pas de discours et où personne ne conteste jamais sa compétence : aux cuisines. C'est lui dénier le droit à la parole dans ce que le jeune homme considère désormais une affaire d'homme exclusivement, en l’occurrence la sienne ; elle n'a pas autorité pour dire ce qu'est un chevalier. Reléguée à ses chaudrons, exilée dans son propre manoir sous la cheminée, il ne lui est plus reconnu d'autre langage que celui, exclusivement féminin et assurément confus, des bruits de marmites. Ce qui est amusant, ou sinistre, c'est qu'il finit par se comporter avec sa mère comme le chevalier qui le traitait de Gallois dans la forêt en lui déniant la capacité de tenir un discours rationnel ; lui aussi est pressé et "a la muse ne viaut muser / Et lo tans en folie user" ! Le jeune mâle juste touché par la grâce courtoise, a trouvé encore plus gallois que lui, une femme, sa mère. Rude journée pour la Veuve Dame dépossédée par son propre fils de la souveraineté maternelle .

 

LA MAINMISE

Et pourtant depuis qu'elle est veuve, elle a tout fait pour contrôler ce fils et s'est comportée comme si elle n'avait de compte à rendre à personne. Souverainement, elle a défini le périmètre familial et social dans lequel il évolue, excluant le père, les frères, les oncles maternels et la chevalerie pour n'inclure qu'elle-même, la mère, et ses herseurs. Cela n'est pas la norme dans la société féodale du temps de Chrétien de Troyes. Comme les enfants appartiennent au père, s'il vient à disparaître, c'est généralement le seigneur suzerain ou un homme éminent dans la famille qui en obtient la garde, pas la mère. L'enfant n'est pas forcément retiré à celle-ci dans l'immédiat, surtout s'il est en bas âge ; mais elle a des comptes à rendre et ne dispose pas de lui souverainement, en particulier lorsqu'il arrive en âge d'apprendre le métier des armes. D'ailleurs orphelin ou pas, un enfant mâle quitte sa famille et va faire son éducation dans la cour d'un grand seigneur. C'est précisément ce qu'ont fait les deux aînés ; mais c'était du temps où leur père vivait encore, quoique déjà en exil au milieu de la Gaste Forêt. Chevalerie et famille parentale sont dissociées. Le père n'est qu'un intermédiaire qui fait valoir un droit non pas personnel mais lignager, c'est-à-dire déjà reconnu par le corps social à son fils. 

Or non seulement la Veuve Dame garde son dernier fils auprès d'elle, mais elle prend soin de le laisser dans l'ignorance de la chevalerie :

      "Ha ! dox filz, de chevalerie
      Vos cuidoie je bien guarder
      Que ja n'en oïssiez parler
      Ne que ja nul n'en veïsiez", ( v. 380-383 )
révèle-t-elle par la suite à son fils. Le prix de ce silence est élevé puisqu'elle s'interdit de lui parler de son père et de ses deux frères, tous chevaliers, morts trop tôt pour qu'il garde d'eux un souvenir. Et elle ne peut partager avec lui le chagrin toujours douloureux de leur disparition. D'autre part elle sait que son benjamin, à l'instar de ses deux aînés, a vocation à devenir chevalier :
      "Chevaliers estre deüssiez,
      Biaus filz, se Damedex plaüst
      Que vostre pere vos aüst
      Guardé et vos autres amis." ( v. 384-387 )
Elle a donc profité de son veuvage et de son isolement pour violer un ordre des choses qui transcende la volonté individuelle de son mari et englobe "vos autres amis". Ce "vos" surprend ; on attendrait plutôt un "ses" renvoyant aux amis du père qui, celui-ci venant à disparaître, auraient eu le devoir de veiller sur son fils. Mais en appelant son mari "vostre pere", la mère dit qu'il existe entre lui et son fils une solidarité qui la tient à l'écart et la neutralise désormais. De la même façon, le "vos amis" suggérerait que ces gens ne se reconnaissaient un devoir de loyauté qu'à l'égard de l'enfant en faisant abstraction de leurs rapports passés avec le père mort ou présents avec la mère. Cela confirme bien que dans la société féodale, une veuve ne dispose pas souverainement d'un fils. Mais la Veuve Dame s'autorise de ce qui semble être leur mort pour justifier sa mainmise et sa trahison de fait : elle a oeuvré pour mettre fin au lignage de son mari, lui infligeant une deuxième mort encore plus définitive que la première. 

Or du vivant de celui-ci, elle s'est toujours comportée en épouse parfaitement fidèle et loyale et son amour est resté intact au-delà de sa mort. Comment expliquer cette contradiction ? L'épouse de chevalier ne s'est pas seulement pliée à la loi de son mari ; cette loi ne relève pas de la volonté privé, arbitraire de ce dernier ; c'est une norme sociale qui dépasse les individus et qui a reçu la sanction divine. La violer est un crime non seulement contre un père ou un lignage particulier mais contre l'ordre des choses voulu par Dieu. Et dans la société chevaleresque, c'est la fonction des hommes, des pères et des tuteurs, d'assurer son respect. Voilà pourquoi la veuve aurait dû maintenir les lignes de communication ouvertes entre son fils et son père ou tout homme capable de le remplacer ; le père n'est pas irremplaçable ; et pour cause, beaucoup mouraient jeunes. Mais pourquoi donc cette fonction de sauvegarde de l'ordre des choses ne peut-elle être remplie par les femmes ? Le conte répond en donnant l'exemple de la Veuve Dame : autonome au milieu de la Gaste forêt, elle se laisse aller à sa subjectivité : de son mari disparu, au lieu de garder le sentiment de ses devoirs, elle ne conserve que le souvenir intime d'une perte personnelle ; de même avec son fils, elle n'écoute que les fantasmes confus de son coeur de mère inquiète. Sa sensibilité de femme la rend incapable de faire face aux impératifs de la loi transcendante de la conservation du lignage paternel. 

Cela revient à substituer au lignage paternel le sien. Mais il ne faut pas le confondre avec celui des ses propres aïeux ; certes, elle aussi est

      "Voir, des meillors chevalier nee". ( v. 396 ) 
Mais ce lignage, elle le désavoue tout autant que celui de son mari en se refusant de faire un chevalier de son fils. Son vrai lignage à elle, c'est celui d'une mère. La maternité pour elle n'est pas qu'une réalité biologique, naturelle ; elle aussi a pour objet de donner dès le début conscience à l'enfant d'une communauté supra-individuelle et du rôle qu'il a à y jouer. Un jour, son fils prendra sa succession à la tête de l'espèce de sauveté qu'elle a créée au milieu de la Gaste Forêt. A l'ordre chevaleresque, elle oppose le sien, pacifique et productif. Et ce matin de printemps, il semble bien que le jeune homme réponde aux espoirs de sa mère, puisque de lui-même il prend le chemin du champ d'avoine cultivé au col de Valdone, comme s'il partageait les valeurs que sa mère.

La mainmise de la Veuve Dame sur son fils est la même que celle qu'elle a opérée sur le manoir et ses terres. Comme elle le dit elle-même à son fils,

      "Vostre peres ce menoir ot
      Ici en ceste foret gaste." ( v. 422-423 )
En conséquence, en droit féodal, c'est à son fils qu'aurait dû revenir le domaine à la mort du père. L'épouse n'hérite pas de son mari et n'a aucun droit sur ses biens. Or le conte, au début du récit, comme nous l'avons déjà souligné dit bien que la mère est le propriétaire du domaine ; elle ne l'exploite pas au nom de son fils en attendant sa majorité. Comme elle a arraché son fils au lignage paternel, elle a capté l'héritage du père. Est-elle pour autant une voleuse, une marâtre ? 

Du temps de la splendeur paternelle, ce domaine au milieu de la Gaste Forêt, parce qu'il était sans valeur comparé au reste de ses immenses biens, était tombé dans l'oubli. Ce n'est que lorsque le père eut perdu

      "Ses granz avoirs, ses granz tressors,
      Que il avoit come prodom", ( v. 410-411 )
et qu'il fut tombé "en grant proveté", qu'il décida de s'y réfugier pour échapper à ses ennemis. C'était son dernier refuge,
      "Qu'aillors ne sot ou s'en foïst." ( v. 426 )
Personne n'est venu lui contester cette clairière perdue au milieu de la Gaste Forêt et tout juste bonne à produire de l'avoine . Un refuge, avec ce qu'il signifie d'humiliation et de précarité, n'est pas un endroit où l'on songe à s'installer définitivement. A peine arrivé au manoir, voilà le père qui expédie ses deux aînés dans des cours royales
      "Por avoir armes et chevaus" ( v. 434 )
qu'il ne peut plus leur offrir, et pour qu'ils se fassent armer chevaliers. S'il rêve d'une carrière chevaleresque pour ses enfants, c'est qu'il n'a pas renoncé à la chevalerie malgré son revers de fortune et qu'il n'envisage pas qu'ils puissent faire leur vie dans le désert végétal de la Gaste Forêt. Ils vont retourner dans le monde des hommes et de la civilisation et peut-être redorer le blason paternel. Le séjour au manoir est un mauvais moment à passer. Il n'est pas question de s'y établir avec pour seule compagnie une poignée de rustres. Quand ses deux fils sont tués au hasard d'une rencontre, leur père mesure alors toute sa détresse : il est prisonnier de la Gaste Forêt ; ce n'est pas un bambin encore à la mamelle qui va le délivrer de sitôt. Il en meurt de chagrin.

Quels choix s'offraient alors à la Veuve Dame ? Retourner dans une cour royale pour inévitablement être reprise dans une vie politique et ses accès de violence ? Il n'en est pas question ; elle tient tout cela en horreur après ses malheurs. Fuir le monde et se réfugier dans la paix d'un couvent ? Mais elle a un fils qu'elle ne veut pas abandonner. Alors, il ne lui reste guère qu'une activité possible qui soit compatible avec la nécessité de subvenir à ses besoins et à ceux de ce fils d'une part et avec d'autre part l'idée qu'elle se fait de l'ordre du monde et de la place qu'elle y occupe : prendre en main le destin d'une communauté rurale loin de la comédie meurtrière du monde d'où elle vient. Et ce qui était le domaine de son mari n'est-il pas idéal pour réaliser son ambition à elle ?

 

LA DAME DE LA GASTE FOREST

Elle a besoin de cette gaste forêt soutaine comme d'un glacis assez profond et terrifiant pour la défendre en dissuadant des ennemis potentiels, en particulier des chevaliers. Le conte montre bien que les chevaliers que rencontre dans la forêt le jeune homme ne sont pas dans leur élément :

      " ... il oï parmi lo gaut
      Venir .V. chevaliers armez,
      De totes armes acesmez,
      Et moult grant noise demenoient
      Les armes de ces qui venoient
      Et sovant hurtoient as armes
      Li rain des chanes et des charmes.
      Sonoit li fus, sonoit li fers
      Et des escuz et des auberz." ( v. 98-106 )
S'ils font un bruit d'enfer, c'est parce qu'ils ne progressent qu'avec la plus extrême difficulté dans un milieu où ils sont totalement inadaptés.

En fait ils sont extrêmement vulnérables : faute d'espace, ils sont incapables de se déployer et d'utiliser leurs lances ; trop lourdement armés, ils manquent de mobilité ; ils ne peuvent pas compter sur l'effet de surprise ni sur leur puissance de choc. Parce que la forêt est leur ennemi, la Veuve Dame est fondée à la considérer comme son alliée et à rechercher sa protection. 

Mais en vérité, ce titre de "Dame de la Gaste Forêt soutaine" a quelque chose de provocant et aurait scandalisé son époux qui pour rien au monde n'aurait voulu passer pour un homme des bois. Comme le rappelle l'étymologie, la forêt est le lieu par excellence de la sauvagerie. Comment peut-on revendiquer d'être la dame d'un désert feuillu, d'une espèce de no man's land, et se contenter pour tout peuple des animaux sauvages et quelques péquenauds, quand on vient de la cour d'un roi où l'on occupait le premier rang ? N'est-ce pas choisir la sauvagerie au mépris de la civilisation dans ce qu'elle a de plus raffiné et de plus élevé avec la chevalerie courtoise ? N'est-ce pas choisir de vivre comme les bêtes dans l'obscurité, comme les ermites dans la solitude, ou les réfugiés dans l'insécurité ? "La Gaste Forêt soutaine" est l'expression superlative de la sauvagerie, c'est-à-dire de l'absence d'humains et d'humanité ; les rares Gallois qui y vivent en perdent leur humanité et s'en trouvent bestialisés aux yeux des autres. C'est bien un domaine que personne ne viendra contester à la Veuve Dame. Et son terroir, pour le monde extérieur, n'est certainement pas un joyau dans son écrin ; il n'est pas l'aboutissement de la charrière, sa justification : la route ne fait que passer par là pour aller plus loin, au-delà du col de Valdone, comme s'il n'existait pas, comme s'il ne se distinguait pas du reste de la forêt. Et de fait personne n'y fait même halte. La forêt est une masse obscure, indifférenciée.

Et ses habitants ? Le monde extérieur les appelle Gallois, et ce n'est pas un compliment :

      "Sire, sachiez tot entresait
      Que Galois sont tuit par nature
      Plus fol que bestes en pasture." ( v. 236-238 )
dit un chevalier qui ajoute, parlant du jeune homme :
      "Il est ensin comme une beste." ( v. 239 )
Ses habitants sont ramenés au rang des animaux, pas des animaux comme les chevaux ou les chiens qui, en constant contact avec les hommes, s'en trouvent humanisés ; on leur reconnaît des qualités humaines comme la fidélité ou l'intelligence, et on leur donne des noms qui les individualisent comme on le fait des hommes. Les Gallois ne sont pas comparés non plus à des bêtes sauvages comme les cerfs ou les loups qui vivent complètement en dehors des normes humaines. Non, ils sont assimilés aux "bestes en pasture", c'est-à-dire à une espèce intermédiaire, indéfinissable parce qu'elle appartient à deux ordres opposés ; les moutons ne sont ni des animaux familiers ni des bêtes sauvages. "Les bestes en pasture" certes vivent au contact des hommes. Mais elles n'ont d'autre identité que celle de l'espèce à laquelle l'ordre du monde les assigne sans recours et qui dénie toute individualité ; et elles vivent aux confins des terroirs, dans les marges limitrophes de la forêt. Et la forêt n'est-elle pas par essence le lieu vide d'hommes abandonné à la sauvagerie, à la non-civilisation ? De même, un Gallois n'est pas un homme puisqu'il vit dans les bois et qu'il est "fol", incapable de parler le langage de la raison. Ce n'est pas une bête non plus puisqu'il a forme humaine et parle ; il tient des deux et n'est ni l'un ni l'autre. En tout cas, il n'est pas courtois. Et quelque peu monstrueux, il est en devient inquiétant : s'il est des animaux qui s'humanisent au contact des hommes, ces créatures des bois n'ont-elles en effet comme le pouvoir d'abêtir ceux qui les approchent ?
      "Fos est qui delez lui s'areste". ( v. 240 )
En vérité, cela laisse penser que le chevalier s'attend à ce que le jeune homme ne parle pas la même langue que lui, ou plutôt ne s'exprime que dans un barbare sabir que, par mimétisme, les chevaliers eux-mêmes pourraient adopter dans le vain espoir d'entrer en communication, cela au risque de ... bêtifier aux dépens de toute dignité et de tout sentiment de supériorité ! En ce sens, le chevalier n'a pas tort. Cette hypothèse est confirmée par le fait que le vallet de toute évidence servira plus tard de truchement entre le chef des chevaliers et les herseurs de la Veuve Dame. 

Le jeune homme est appelé Gallois. La chevalerie courtoise est un phénomène qui se veut universel ; elle propose à l'élite sociale un idéal de vie qui transcende les frontière ethniques et politiques. Par opposition, les modes de vie ancestraux propres, eux, à une ethnie au territoire borné, prennent un caractère étroitement local. Les périphéries peuvent conserver leurs moeurs un temps en raison de l'éloignement des cours, centres de diffusion des nouvelles lumières. Elles n'ont pas non plus les ressources économiques pour s'adapter au mode de vie nouveau ; ainsi la Veuve Dame, même si elle le voulait, aurait du mal à trouver sur son domaine, sans le ruiner, les ressources nécessaires pour équiper et assurer le train de vie dispendieux d'un chevalier. Enfin, ces périphéries offrent un refuge à ceux qui tentent de s'opposer au nouveau modèle dominant ; c'est précisément le cas de la Veuve Dame. Mais ces périphéries, de moeurs encore galloises, se confondent avec la forêt, c'est-à-dire avec le monde sauvage, celui qui est au-delà de la communauté des hommes. 

Dans la bouche du chevalier qui traite le jeune homme de "beste en pâture", la dichotomie entre nous les chevaliers et eux les Gallois n'est pas d'essence ethnique ; lui-même est sans aucun doute d'origine galloise. C'est un moyen d'abord d'opposer deux pôles : sont réputés "gallois" ceux qui ne sont pas courtois. Mais c'est aussi le moyen de hiérarchiser ces pôles en chargeant l'un des deux d'une valeur négative ; à la constatation de différences objectives, et même inconciliables, de mode de vie se substitue une péjoration absolue d'origine culturelle qui bestialise le pôle gallois ou à tout le moins l'ensauvage. Le roi Arthur, lui, qualifiera le garçon de "salvaige" ; le mot "sauvage" se prête lui-même tout naturellement à une polarisation négative en confondant la forêt et la barbarie. C'est donc bien "par culture" que la nouvelle élite aristocratique, dominatrice et sûre d'elle-même, en vient à croire que ces marginaux sont voués à une sauvagerie bestiale "par nature". 

Cela dit, l'élite courtoise dans le conte représentée par le maître des chevaliers et le roi Arthur lui-même fait preuve d'une très grande tolérance à l'égard de notre héros gallois. L'un et l'autre ne montrent ni hostilité ni mépris de principe à son égard ; en fait, ils ne ménagent pas leur indulgence face à son indocilité ou à sa brutalité. Et si le maître des chevaliers ne fait pas de prosélytisme, c'est avec sympathie qu'il accueille le désir du jeune homme de devenir chevalier ; et le roi Arthur ne cherche pas le moins du monde à y faire obstacle. Dans le conte, la fine fleur courtoise, à la différence peut-être de ses rangs subalternes, a le souci d'intégrer et non pas d'exclure les élites sociales "galloises".

 

L'ENNEMIE DE LA FORET

La Veuve Dame de la Gaste Forêt est-elle une femme des bois indécrottable ? En fait, elle est l'ennemie de la forêt. Son vrai domaine n'est pas la forêt, mais un terroir cultivé dont le haut-lieu est le champ d'avoine au col de Valdone. Et s'il se trouve au milieu de la forêt, c'est parce qu'il a été conquis sur elle, conquête toujours menacée : non seulement la forêt assiège le terroir, mais elle le compartimente aussi puisqu'il faut la traverser pour accéder par exemple au champ d'avoine. Le domaine cultivé est un archipel dans un océan de verdure. 

La conquête, par le fer et le feu, a été d'une extrême violence. D'abord l'arpenteur a jeté son filet de formes géométriques pour immobiliser cet espace vivant et libre ; pour être hersé simultanément par cinq paires de boeufs, le champ d'avoine doit être de formes régulières. Ensuite, à la hache et à la houe, on a systématiquement abattu et coupé tout ce qui poussait, les arbres comme le sous-bois. Puis on a arraché les souches ; et les dents la herse ont extirpé les racines et tout ce qu'une terre complice aurait pu sauver. Enfin on a dépierré et aplani. Ce n'est pas par hasard si, au Moyen Age, le substantif "gast" ( dérivé de l'adjectif ) avec le sens concret de terre inhabitée et inculte s'oppose au "plain", la terre cultivée. Rien n'a trouvé grâce devant un défricheur sans merci qui, par la même occasion, a tué ou chassé tous les animaux que la forêt abritait et nourrissait. Et on a tout brûlé comme pour bien se persuader que la forêt est non seulement inutile mais encore hérétique. C'est après seulement cette extermination, qu'on a pu procéder au premier labour. Cette violence n'a rien d'aveugle ; planifiée, elle est parfaitement contrôlée et se veut bienfaisante : sans elle, pas de moissons pour nourrir les hommes. La violence chevaleresque, dans le tableau qu'en donne la Veuve Dame, elle, détruit les terres comme les hommes.

Le conte ne décrit pas le champ d'avoine ; et pour cause, il n'y a rien à montrer : c'est une grande étendue plane et uniforme sur laquelle rien ne pousse, une surface déserte et silencieuse, un grand trou brunâtre, brutal, dans le manteau végétal. D'un côté, on a une forêt qui se dépense sans compter, insoucieuse de son avenir parce que comme les oiseaux de l'Evangile, elle fait confiance à son Créateur. Et de l'autre, le dépouillement total du champ d'avoine qu'arpentent à pas comptés les boeufs et leurs bouviers et qu'émiettent méthodiquement les herses. Le travail régulier des herseurs est la rumeur apaisée de la fureur herculéenne des défricheurs. C'est que le défrichement est rituellement répété, chaque fois que les labours de printemps arrachent ce champ à sa jachère et que le passage de la herse en brise les mottes de terre. Si le conte ne donne pas à voir le défrichement originel, il en donne la version rituelle du hersage après les labours. Sans ce rite, écho édulcoré de l'extermination première, il n'y aurait pas non plus de moisson, les hommes disparaîtraient et le champ retournerait à la forêt.

Le conte ne parle pas du défrichement du terroir, mais en revanche il met en vedette le hersage du champ d'avoine qui mobilise de gros moyens à l'échelle du domaine : cinq paires de boeufs et cinq herses. Le hersage est une affaire qu'on ne prend pas à la légère. C'est pourquoi le conte en fait le but de la sortie du jeune homme ; c'est une étape importante dans son éducation tant morale que sociale. Elle le met au contact des paysans dans un rapport hiérarchique certes, mais de coopération aussi, pacifique et productif ; l'autorité, en charge du bien-être de tous, est au service de la communauté. Le hersage est encore une image de ce que le vallet doit faire sur lui-même s'il veut répondre à l'attente de sa mère : patiemment aplanir et égaliser son caractère, ne pas le laisser dans cet état sauvage où les pulsions naturelles trouvent un terrain idéal pour se développer librement mais dangereusement, pour soi comme pour les autres ; et le féconder, en suivant l'enseignement de sa mère. Le domaine est aussi une école de rationalité en donnant à voir l'ordre tant naturel que social qui le gouverne. D'autre part, sa bonne exploitation exige d'une manière générale un usage pertinent des moyens en vue des fins poursuivies ; il est donc nécessaire d'être capable de reconnaître les relations de cause à effet, les interdépendances et d'anticiper les conséquences probables des décisions envisagées. La gestion du domaine repose sur un agencement des moyens intellectuels, matériels et techniques et une maîtrise des contraintes qui sont des trésors de rationalité. Elle demande aussi de se rendre rationnellement maître du temps : du présent qui change constamment avec la succession des saisons et les variations météorologiques, mais aussi de l'avenir ; on laboure dès la fin de l'hiver en vue d'une moisson qui n'arrivera à maturité qu'au coeur de l'été : le champ d'avoine n'est d'avoine que par anticipation ; et dès après le battage, il faudra mettre en réserve du grain pour les semailles du printemps suivant. Se donner une fin lointaine mais réaliste, étaler son action dans le temps, anticiper ses conséquences, différer la consommation ou la borner, investir le surplus, c'est le triomphe de la raison et de la maîtrise de soi. Et c'est à l'opposé de valeurs aristocratiques comme la libéralité, l'ostentation, le loisir, la jouissance ou l'héroïsme. Le domaine de la Veuve Dame est le lieu d'une contre-culture qui s'oppose non seulement à la violence chevaleresque mais au système de valeurs courtois dans son ensemble. 

Le champ hersé, lieu étroit et clos, est une exception culturale dans une étendue sans limites où la nature donne libre cours à sa vitalité. C'est un espace humanisé, auquel une communauté humaine impose ses fins et son ordre, celui de la raison économique et de la paix sociale, quand la forêt est un espace qui n'a pas reçu l'empreinte de l'homme .

Cependant, alors qu'on s'attendrait à trouver le manoir de la Veuve Dame au centre d'un terroir d'un seul tenant et à la forme régulière, figure d'un ordre maîtrisé, on comprend que le champ d'avoine non seulement n'est pas attenant à la demeure seigneuriale mais en est assez éloigné sur les pentes d'un col, et qui plus est séparé par la forêt. Comme le conte ne mentionne pas d'autres champs, le terroir apparaît constitué de deux foyers très différenciés : le manoir, et en hauteur, au loin mais bien visible, le champ d'avoine. Cette situation en altitude a pour conséquence de rehausser l'humble champ. Tout se passe comme s'il jouissait d'un prestige qui le distinguât du reste du domaine. Et pourtant, il est situé à proximité d'un col, en montagne donc, c'est-à-dire dans une zone bien moins propice à la culture qu'une plaine ou même que le fond d'une vallée. Le manoir est sans doute situé en contrebas de ce col, au pied de la pente, tout près donc de bien meilleures terres. Le champ d'avoine, dans un terroir qui doit comporter d'autres champs même si le conte n'en parle pas, apparaît en conséquence situé dans sa zone liminaire, à ses confins : c'est une frontière, comme l'est naturellement tout col d'ailleurs. Mais c'est aussi une frontière en ce sens que c'est à coup sûr une terre nouvellement mise en valeur qui recule les bornes du domaine ; c'est une terre de pionniers. On comprend donc qu'elle soit séparé du coeur du terroir par de la forêt, mais aussi que le jeune homme veuille s'y rendre : ce champ d'avoine est un champ à haute tension ; quoi de plus excitant que de rituellement renouveler la prise de possession d'une terre récemment conquise ? Cela veut dire que le terroir est animé d'une volonté d'expansion ; et cette expansion exige de défricher toujours plus loin la forêt. Ainsi, le manoir devient le centre d'un mouvement qui portera toujours plus loin son modèle et ses valeurs, en théorie aussi loin que va la forêt, autant dire à l'autre bout du monde. On comprend mieux l'attachement des paysans à leur maîtresse ; c'est une pionnière, pas une vieille tassée au fond de son donjon. Et son fils, jusqu'à ce matin de printemps par lequel débute le conte, a tout lieu d'être fier d'elle. La Veuve Dame est bien la dame de la Gaste Forêt parce que cette dernière est le champ immense de son ambition. 

La Veuve Dame est l'ennemie de la forêt. Le travail, malédiction divine qui fait violence aux hommes en les condamnant à se nourrir à la sueur de leur front, les condamne aussi à faire violence à la création pour la rendre productive. Mais la forêt, qui compartimente le terroir, résiste ; elle s'accroche aux pentes trop raides, au fond des vallons trop encaissés ou sur les sols trop pauvres pour être cultivés. Certes, elle n'est pas improductive. Elle donne du bois de construction ou de chauffage, toutes sortes de plantes médicinales et de fruits comestibles, du gibier pour se nourrir et se vêtir, et des pâturage où l'herbe est tendre. Mais cette production sauvage est aléatoire et rapidement épuisée ; elle ne peut soutenir une vie en société ; elle condamnerait à une errance solitaire et à une inquiétude continuelle ceux qui essaieraient d'en vivre exclusivement. La culture d'une céréale aussi modeste que l'avoine sur une surface très réduite comparée à l'immense forêt, permet, elle, d'assurer une nourriture abondante et régulière ( quitte à manger du pain d'avoine comme l'oncle ermite ). D'une terre d'exil et de deuil, la Veuve Dame a fait un havre de paix et d'humanité. 

Si elle a laissé quelque chose derrière elle, c'est bien la sauvagerie d'une cour royale et de sa chevalerie courtoise, où les terres sont ravagées, les pauvres piétinés et les hommes de bien humiliés. Le luxe ne règne pas sur le terroir, pas même au manoir comme en témoigne l'habit que confectionne la mère à son fils, mais les champs sont cultivés, les hommes nourris et la Veuve Dame respectée et aimée. S'il lui faut bien toute l'épaisseur de la Gaste Forêt pour se protéger des désordres de la chevalerie, elle n'en est pas pour autant une femme des bois ; ni réfugiée comme son époux ni "beste en pasture", elle vit dans la communauté des hommes qu'elle s'est créée idéalement, communauté pacifique et qui se suffit à elle-même par son travail. Elle a choisi de cultiver son jardin loin de la sauvagerie des chevaliers courtois.

De la clairière où s'était exilé son époux, elle fait son domaine à elle, quelque chose qui n'a rien à voir avec le misérable refuge du défunt. Ce dernier, propriétaire absentéiste, ne s'en était jamais occupé ; comparée à l'immensité de ses autres biens, elle n'en valait pas la peine. La transformation est si totale que les paysans ne se reconnaissent un devoir de loyauté qu'envers elle, et non pas envers la mémoire de son mari ou envers son fils, leur légitime seigneur selon la loi féodale ; aussi sont-ils complices de son silence; Si le vallet devient chevalier, ils se savent condamnés au néant, le même qui a précédé la création de la Veuve Dame. Car il s'agit bien d'une création ; ce domaine auquel elle a donné son mouvement d'expansion conquérante, elle ne l'a pas volé à son mari ou à son fils. Ce n'est pas non plus un fief assujetti à l'hommage et que lui aurait remis un suzerain ; la rupture avec l'au-delà de la forêt est totale. Elle ne doit rien à personne, car elle est partie de rien. Mais comme toute création, elle se fait contre un modèle dominant. Et pour toute protection, elle n'a que le glacis de la forêt. C'est là sa faiblesse. Elle pensait aussi créer son fils, en faisant du bébé que lui avait abandonné son mari un nouvel Adam protégé dans une bulle de silence comme son domaine derrière le glacis de la forêt. Mais les chevaliers, dieux ou diables, à leur première apparition ne pouvaient que percer cette défense.

 

LA FORET, HAUT LIEU DE SPIRITUALITE

Le conte ne donne pas qu'une image négative de la forêt. Il ouvre même son récit par une description qui, significativement, n'est pas d'un champ labouré mais de la forêt et de prairies naturelles :

      "Ce fu au tans qu'arbre florissent,
      Foillent bochaische, pré verdissent
      Et cil oisel an lor latin
      Docement chantent au matin". ( v. 67-70 )
La nature n'est pas simplement un tableau riche en couleurs qui se donne à voir ; c'est un être vivant et animé, plein d'une énergie qui se dépense sans compter et en apparence gratuitement : ces arbres, ces feuilles, ces prés, ces oiseaux ne servent à rien quand on les compare à un champ d'avoine qui vient d'être semé. Mais en réalité, leur seule existence est un chant à la gloire de Dieu. Le printemps est une renaissance, et plus précisément, le temps de Pâques, de la Rédemption. La nature et son Créateur retrouvent leur unité : c'est pourquoi le chant des oiseaux a la dignité du latin, la langue sacrée dans laquelle communiquent Dieu et les hommes. La nature, dont la forêt est la libre expression, est un temple dont les oiseaux, entre ciel et terre, sont les clercs. C'est d'autant plus remarquable que le conte ne signale aucune église, aucune chapelle sur le domaine cultivé de la Veuve Dame ; il ne fait aucune allusion à la présence d'un prêtre ou même d'un moine ; l'Eglise institutionnelle est totalement absente du terroir. C'est la forêt, en marge du domaine, qui, peinte comme un haut-lieu de spiritualité, se trouve dépositaire du sacré. 

Il n'est pas étonnant que son oncle l'ermite fasse de la forêt le lieu de sa retraite. Le "bon home" 

      "Qui en ceste forest abite,
      Ne ne vit, tant par est preudom,
      Se de la gloire dou ciel non." ( v. 6230-6232 )
Il peut y vivre de la seule gloire du ciel, nourriture mystique que la forêt produit inépuisablement. Son frère le vieux roi, qui vit quasiment muré dans une cellule, n'a pas cette opportunité ; il lui faut consommer le corps du Christ sous la forme d'une hostie qu'on lui porte dans le graal :
      "D'une sole hoiste li sainz hom,
      Que l'an en cel graal li porte,
      Sa vie sostient et conforte." ( v. 6348-6350 )
Les deux frères sont tous deux des ermites, mais leur expérience spirituelle est différente ; leur rapport à la forêt n'est pas le même.

Et si on considère les choses de plus près, le champ est moins la destruction de la forêt que la captation de sa formidable vitalité à des fins utiles aux hommes, vitalité d'origine divine et contenue dans son sol ; parler du champ d'avoine alors qu'il vient juste d'être semé, c'est déjà voir avec les yeux de l'âme la moisson, mystère aussi insondable que la multiplication des pains. Et l'homme y a sa part dans les soins attentifs qu'il prodigue à la terre et sur lesquels insiste le conte. Sa mise en culture répond à l'injonction divine de soumettre la terre pour l'exploiter. "Croissez et multipliez", a dit le Créateur. La culture céréalière opère le miracle de la croissance. Et cette moisson pourra nourrir des hommes toujours plus nombreux.

Le champ d'avoine est aussi un haut-lieu de spiritualité. Mais alors que cette spiritualité est originelle dans la forêt, dans le champ elle est seconde, fruit de la collaboration humaine et de l'énergie divine : pas de miracle de la moisson sans le labeur des hommes qui s'approprient la puissance de la création.

On comprend mieux que la forêt soit un lieu de prédilection du vallet. Par exemple, au début du conte, alors qu'il se dirige vers le col de Valdone, 

      "Ensi en la foret s'en entre.
      Tot maintenant li cuers do ventre
      Por lo dous tanz li resjoï
      Et por lo chant que il oï
      Des oisiaus qui joie faisoient
      Totes ces choses li plaisoient." ( v. 83-88 )
Et lorsqu'il quitte Gornement, le conte dit encore :
      "Si se met aus forez sotaines
      Que assez mielz qu'a terres plaines
      As forez se reconnoissoit". ( v. 1661-1663 )
Les "terres plaines" désignent les espaces défrichés et mis en culture par opposition aux gasts. L'adjectif "soutaine" est régulièrement associé au mot forêt, comme dans le nom de la Veuve Dame, dame "de la gaste forêt soutaine". Le mot qualifie les lieux solitaires, mais secrets aussi, cachés au regard ; il évoque une solitude qui peut être celle d'une retraite. C'est cette solitude qu'aime le jeune homme ; il s'y épanouit ; quand il s'entraîne au javelot, il s'ouvre comme une fleur, lançant l'arme
      "Une ore arriere et autre avant
      Une ore en bas et autre en haut." ( v. 96-97 )
La solitude est le cadre d'expériences spirituelles intenses comme quand il rencontre les diables/dieux/anges/chevaliers. Et pourtant ce n'est plus le latin des oiseaux qu'il entend, mais "moult grant noise". Le conte ne se livre à aucun suspens ; d'emblée, il dit qu'il s'agit de " .V. chevaliers armez" et que c'est leurs armes qui provoquent tout ce vacarme ; l'auditeur/lecteur sait donc à quoi s'en tenir. Mais le vallet, lui, se rappelle alors l'enseignement de sa mère 
      "Qui me dit que deiable sont
      Plus esfraee chosse do mont". ( v. 111-112 )
Le jeune homme remis de sa première erreur en commet derechef une deuxième ; il prend la troupe de chevaliers pour Dieu et ses anges, toujours parce qu'il retient ce que lui a dit sa mère, et s'exclame :
      "Et je aorerai celui
      Et toz ses anges aviau lui." ( v. 147-148 )
Et de s'exécuter :
      "Maintenant vers terre se lance
      Et a dit toute sa creance
      Et oroisons que il savoit
      Que sa mere apris li avoit." ( v. 149-152 )
Le jeune homme, par la suite, laissant cette fois de côté sa mère, découvre que ce sont des chevaliers mais s'en fait cependant une idée surhumaine. Cette rencontre des chevaliers est bien une expérience religieuse, même si on la juge fondée sur une méprise ; au vallet apparaissent successivement des diables puis "Damedeu" "Et toz ses anges aviau lui". Suit une révélation, celle d'êtres surnaturels :
      "Taisiez, mere, ne vis je or
      Les plus beles choses qui sont, 
      Qui par la gaste forêt vont ?
      Qu'il sont plus bel, si con je cuit,
      Que Dex ne que si enge tuit." ( v. 364-368 )
( Notons au passage que dans son esprit, les chevaliers sont liés substantiellement et non pas circonstanciellement à la gaste forêt ; "vont" est un présent tout comme "sont", alors que le verbe "voir" qui appartient à son récit, est au passé. )

Et de ces êtres surnaturels, l'existence lui était jusqu'alors cachée :

      "Ainz mes chevalier ne conui,
      Fait li vallez, ne nul n'en vi
      N'onques mes parler n'en oï". ( v. 170-172 )
La comparaison renversante avec Dieu et ses anges que le conte met dans sa bouche montre bien que pour lui les chevaliers sont des êtres transcendants, d'une nature radicalement autre que celle du commun des mortels. Et cette expérience de la transcendance opère en lui une conversion : il veut devenir comme eux :
      "Mais vos estes plus bes que Dex.
      Car fusse je orre autretex,
      Ensi luisanz et ensin faiz !" ( v. 173-175 )
Fini l'avenir de gentleman farmer que lui réservait sa mère ! Loin de se sentir écrasé et indigne, il est déjà comme transfiguré par la lumière divine dans laquelle baignent les chevaliers ; il se découvre un nouvel être. Plus précisément, il a la révélation d'une dimension de son être dont il n'avait pas conscience mais qui, pour le conte, était déjà sienne ; comme l'homme a été créé à l'image de Dieu, le vallet est né à l'image des chevaliers. De par sa filiation, il est dans sa nature d'être chevalier : sa mère le sait, les herseurs le savent, et le maître des chevaliers le reconnaît. La scène évoque immanquablement le miracle de la transfiguration dans les Evangiles quand le Christ donne un avant-goût du Paradis à ses Apôtres.

Voilà le vallet chargé d'une énergie qui désormais a un objet et lancé à la recherche "Do roi qui les chevaliers fait". Cette expérience spirituelle, cet enchantement lui communiquent l'enthousiasme des néophytes, sans nuances et sourd aux mises en garde. Le temps presse, il y a urgence à répondre à l'appel, à partir ou plus précisément à prendre le départ. Et en guise d'idoles, le vallet brisera sa mère. La charrière de la Gaste Forêt est son chemin de Damas.

Le conte associe étroitement la forêt à la chevalerie puisque c'est là que le vallez en reçoit la révélation et s'en trouve transfiguré. Et pourtant la forêt est un milieu qui, tant militairement qu'idéologiquement, leur est hostile. Comment expliquer ce paradoxe ? On se souvient de la double erreur du vallet : il prend les chevaliers successivement pour des diables puis pour des êtres divins. Mais s'agit-il d'une erreur ? Sa mère, qui sait à quoi s'en tenir à leur sujet, parlent d'eux comme "des angles... qui ocient quant qu'il ataignent", autrement dit comme d'anges qui se comportent comme des ... diables ! Si son fils fait une erreur, c'est de ne plus voir en eux que des anges et d'oublier le bruit d'enfer dont ils étaient la cause et qui l'a tant effrayé. Comme la forêt, ce sont des créatures divines doués d'une prodigieuse vitalité ; rien ne les arrête, pas même le terrain le plus hostile ; ils sont toujours par monts et par vaux. Mais cette vitalité inépuisable doit être domestiquée, comme celle de la forêt ; car laissée à elle même, elle fait d'eux fatalement des diables. Le père du vallet était un juste, un "ange" ; mais les "diables" l'ont blessé grièvement, ruiné, pourchassé ; et finalement ils ont provoqué sa mort. Dans cette perspective, comme elle a arraché le champ d'avoine à la forêt pour nourrir les hommes, la Veuve Dame a voulu arracher son fils à la chevalerie pour faire de lui un homme pacifique et utile à la communauté humaine qui peuple le terroir. Le conte enferme la gaste forêt et la gaste chevalerie dans un jeu de miroirs. 

Plus tard, lorsqu’il a laissé derrière lui Blancheflor, le conte montre le jeune chevalier qui traverse un véritable désert :

      "Et tote jor sa voie tint
      Qu'il n'encontra rien terrieine
      Ne crestïen ne crestïeine
      Qui li saüst voie ensaignier." ( v. 2914-2917 )
Mais cette solitude effrayante est maintenant l'occasion de prier et de s'ouvrir à quelqu'un qu'il avait pourtant chassé un temps de ses pensées : 
      "Et il ne fine de prïer
      Damedé lo soverain pere
      Qu'il li donast trover sa mere
      Plaine de vie et de santé, 
      Se il li vient a volanté.
      Et tant dura ceste proiere
      Que il vint a une riviere". ( v. 2918-2924 )
La prière, qui le sort de lui-même et l'ouvre à autrui, l'accompagne tout le long de son chemin solitaire. Dans les quatre premiers vers, la forêt est montrée dans toute sa gasteté ; elle ne contient pas un seul chrétien ; vide d'hommes, elle est surtout vide d'hommes porteurs de la Révélation et de son message de Salut; La croix du Christ n'y pousse pas. C’est à ce dernier titre que la forêt est terrifiante ; on peut s'y perdre non pas tant de corps que d'âme ; il n'y a personne pour ramener sur la voie de Dieu si on l'a perdue. Pour le moment, le jeune homme, tout plein encore du sacrement de chevalerie, est en état de grâce. Mais viendra le temps où le chevalier connaîtra l'errance ; ce n'est qu'au bout de plusieurs années et grâce à la protection de sa mère qu'il rencontrera un chrétien, son oncle ermite, pour découvrir la Rédemption La forêt est chargée de la gasteté de la condition humaine, une matière qui ne donne toute sa mesure que travaillée par la herse du Semeur divin quand l'exil s'ouvre sur terre promise.

Cet amour de la forêt, le jeune homme l'inscrira dans son nom, en prenant le surnom de "Gallois", lui qui fut d'abord appelé ainsi par dérision pour la seule raison qu'il habitait "dedenz ce bois / Qui la Gaste Foret a non". Ce "Gallois" est l'écho du "de la gaste foret" qui figure dans le nom que le conte donne à sa mère.

*
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Le nom de la "veve dame de la gaste forest soutaine" permet de mettre en lumière le drame dans lequel elle et son fils sont plongés au soir d'une belle journée de printemps. Ce drame, il est possible de le représenter sous la forme du tableau suivant :

 
 
   

Le champ 
d'avoine
 
 

la 
veuve
 

la 
forêt
   

le fils de
sa mère
 
 

la 
mère
 

le garçon 
viril
   

les 
herseurs
 
 

la 
dame
 

les 
chevaliers
Dans une lecture horizontale, les colonnes de droite et de gauche s'opposent terme à terme. Le champ d'avoine est une conquête sur la forêt ; le "fils viril" qui s'émancipe de sa mère tourne le dos au "fils de sa mère" qui jusqu'alors acceptait sans broncher l'autorité de celle-ci ; et les herseurs productifs et pacifiques sont l'antithèse des chevaliers guerriers et destructeurs. 

Une lecture verticale de ces mêmes colonnes rejoint des termes qui définissent une même catégorie. Ainsi, à la colonne de gauche correspond le champ d'avoine, le "fils de sa mère" qui sagement prend la décision de s'y rendre, et les herseurs qui y travaillent C'est le côté du domaine, auquel s'oppose dans la colonne de droite le côté de la forêt : c'est le lieu d'une vitalité inépuisable mais vide d'humanité ; c'est encore dans la forêt que le fils se découvre un devoir de virilité qui entre en contradiction avec l'enseignement de sa mère ; c'est aussi dans la forêt qu'il rencontre les chevaliers qui lui font découvrir sa vocation.

Quant à la colonne du milieu, c'est celle de la femme qui habite le manoir. Vue du côté du champ, c'est une femme qui, une fois veuve, se comporte en entrepreneur pour le mettre en culture. C'est la mère aimante, trop aimante peut-être, d'un fils également aimant et qui se prépare à lui succéder un jour. C'est encore la dame des herseurs sur la fidélité desquels elle peut compter. Vue du coté de la forêt cette fois, c'est la veuve qui défriche sans pitié. C'est aussi la mère contre laquelle se révolte un fils qui découvre qu'il est un homme et non pas une femme. C'est encore la dame, fille et épouse de chevaliers, qui par protestation contre sa sauvagerie, rompt avec la chevalerie dans laquelle elle voit l'ennemi des hommes et de Dieu. La femme , veuve, mère et dame, exerce sa domination à gauche, mais se trouve en conflit à droite.

Or le tableau fait apparaître le fils aussi bien dans la colonne de gauche que dans celle de droite, de part et d'autre de la mère, Mais il ne s'agit pas du même : à gauche, c'est celui qui quitte le manoir au lever du soleil pour aller au champ d'avoine ; à droite, c'est celui qui rentre au manoir après avoir renié l'enseignement de sa mère et décidé de devenir chevalier. Le jeune homme est passé du côté du domaine que... domine totalement sa mère, à celui de la forêt qu'elle ne contrôle pas. La rupture est-elle totale ? Certes non, puisque pour annoncer sa "molt grant joie", il rentre au manoir . Et la Veuve Dame ne le retient pas prisonnier malgré qu'elle en ait. En vérité comme elle domestique plus la forêt qu'elle ne la détruit en captant sa vitalité dans le champ d'avoine, elle donne à son fils pour vade mecum des recommandations qui prennent en compte la découverte de sa virilité et de sa vocation pour les domestiquer et non pas pour les étouffer. Et bien plus tard, du haut du ciel, elle ne priera pas pour que le chevalier errant redevienne un gentleman farmer ou soit ermite comme son oncle, mais en fine dialecticienne, pour qu'il devienne un chevalier très chrétien. De son côté, le jeune homme n'a jamais totalement tourné le dos à sa mère. Le patrimoine maternel qu'il semble tenir pour rien lorsqu'il quitte le manoir et va se faire armer chevalier, il ne s'en défera qu'à son corps défendant par la suite et le revendiquera même quand à son nom Perceval il ajoutera le Gallois. 

L'étude du nom de la mère permet de situer dans son contexte la destinée d'un jeune homme tenté par la violence. Sa mère essaie de lui éviter cette tragédie en adoptant une stratégie d'évitement et en le mettant au service d'une communauté agricole. Mais c'est ne pas prendre en compte l'ordre du monde auquel il appartient par sa naissance et la générosité de son sexe; Finalement, en payant le prix fort, la mère et son fils se retrouvent spirituellement pour promouvoir le chevalier chrétien.

 

 

NOTES :

(1) Nous avons choisi l'édition du CONTE DU GRAAL publiée par Charles MELA dans le Livre de Poche ( Lettres Gothiques 14 ), Paris, 1990, à partir du manuscrit de Berne. Toutes nos références renvoient donc à cette édition.

(2) Cité dans Enfance et Maternité dans la Littérature française des XIIe et XIIIe siècles, de Doris Desclais Berkvam, chez Champion, Paris, 1981, p17.
 

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